—Dis, on y va?
Voilà déjà quatre fois que je tire sur la manche de ma mère en répétant cette phrase. Et aussi la quatrième qu'elle me répond, d'une voix mielleuse:
— On viens tout juste d'arriver, je ne veux pas vexer Franchou.
Ma mère, droite dans son tailleur noir, coupe de champagne à la main, discute avec un vieux couple de riches. Depuis qu'elle connaît François, son petit ami, elle ne fréquente plus que ce genre de personnes ennuyeuses. C'est pour dire, François est plein aux as! Il porte toujours des costumes chics, se balade en cabriolet jaune ou en porche rouge et s'offre les meilleurs restaurants de la ville. En plus il est super beau, et malgré moi je ne lui ai encore trouvé aucun défaut. Bref, le type parfait qui est prêt a tout pour prendre la place de mon père.
Pour impressionner maman, il nous a emmené chez un riche producteur de cinéma qui fête sa cinquantaine. Génial. Si je résumais en quelques mots cette superbe fête, je suis sure que vous paieriez cher pour y assister, surtout si, comme moi, vous avez treize ans. Champagne à flots, serveur qui porte des macarons et qui vous jette un regard noir si vous en prenez plus d'un, violons, invités ayant entre quarante et cent ans. Je vous le répète, génial.
J'abandonne finalement l'idée de m'enfuir en hurlant mon dégoût et me laisse tomber dans un magnifique fauteuil de cuir. Confortable. Je ferme les yeux et essaie d'oublier où je suis. Quand soudain:
— Eh bah mon petit bonhomme? On est fatigué?
J'ouvre les yeux et laisse échapper un petit cri aigu. Une femme rousse me regarde, son visage à quelques centimètres de moi. Ce dernier est recouvert d'une épaisse couche de maquillage et ses lèvres sont aussi rouges qu'un nez de clown.
— Oh, je t'ai fais peur! me dit elle comme si elle s'adressait à un bébé.
Un homme en costume blanc s'avance au milieu de la scène et annonce le début du bal.
Les invités, ravis, se pressent au centre de la salle pour danser sur une musique qui n'en donne pas du tout l'envie.
C'est décidé, je dois sortir d'ici. Je me lève du fauteuil, profitant que l'horrible inconnue sourie bêtement aux musiciens, joignant ses mains l'une contre l'autre. Par malchance, elle m'attrape par le bras et me demande:
— Et si nous dansions, mon bonhomme? Je suis sure que tu feras un excellent cavalier !